LE PRINCE TRAVESTI AU THÉÂTRE 71 DE MALAKOFF

Bien qu’elle soit moins souvent à l’affiche que la première ou la seconde Surprise de l’Amour, L’île des Esclaves ou La Double Inconstance, Le Prince travesti n’est pas une pièce méconnue de Marivaux : Antoine Vitez l’a montée en 1983 au théâtre de Chaillot (du temps où l’on y faisait du théâtre…), Jean-Louis Martinelli en fit de même à Lyon en 1989 et Daniel Mesguich l’a créée en 2015 à Avignon. Il ne s’agit donc pas d’un « joyau rarement monté », comme le prétend Yves Beaunesne qui s’est à son tour entiché de ce Prince… S’agit-il d’un joyau tout court ? Cela reste à voir. Et à prouver.

« C’est une véritable pièce héroïque italienne. Nuls caractères variés ni soutenus ; Hortense n’a qu’un bavardage long et insupportable, on ne sait ce que devient le ministre Frédéric, le roi de Castille n’est pas délicat dans les amours ni dans son hymen, il épouse les restes d’un autre amant pour qui la princesse brûle encore quand il l’épouse. Les événements n’y sont pas assez marqués ni assez amenés, il y a quantité de contradictions dans l’intrigue ». C’est ainsi que la pièce fut jugée par le marquis d’Argenson, lors de sa création à Paris en 1724. La version présentée actuellement au théâtre 71 de Malakoff ne permet pas de contredire véritablement le critique : les contradictions dans l’intrigue sont patentes notamment parce que Marivaux ambitionna, pour une fois, d’abandonner la France du XVIIIe  siècle pour l’Espagne du Moyen-Âge et de mêler surtout l’enjeu politique aux questions d’amour et d’argent. Mais il n’avait pas, sur ce point, le savoir-faire de Racine et cette histoire de prince cachant son identité afin de mieux se faire une éducation diplomatique, morale et amoureuse conserve, du début à la fin, une saveur trop artificielle… La prose de Marivaux est, comme toujours, d’une grande élégance mais il y manque ces titillements du cœur et de l’esprit qui suscitent d’habitude l’attention excitée du spectateur. Certains passages traînent même en longueur, comme les conversations entre la princesse, amoureuse du prince travesti, et son hôte Hortense, qui aime aussi le prince mais a la chance de l’être en retour. On en viendrait presque, par moments, à donner raison à Sainte-Beuve lorsqu’il affirmait : « Marivaux est un de ces écrivains auxquels il suffirait de retrancher pour ajouter à ce qui leur manque. »

Plutôt que de retrancher, Yves Beaunesne a fait le choix d’enrichir la pièce de chansons d’amour italiennes, très joliment composées par Camille Rocailleux, si bien que l’ensemble dure 2h20. Admirablement chantés par la troupe, qui comprend un musicien polyvalent de haut vol (Valentin Lambert), ces morceaux offrent des respirations pleines de charme et donnent beaucoup de valeur au spectacle. Mais au lieu d’atténuer le caractère chaotique, pour ne pas dure poussif, de l’intrigue, ils tendraient presque à l’accentuer. De même que le concept d’Yves Beaunesne tendant à transposer toute pièce de théâtre en comédie ou tragédie semi-musicale risque à la longue de s’épuiser, l’idée d’agrémenter les pièces de Marivaux par des intermèdes musicaux est loin d’être neuve et peut autant desservir que servir son théâtre, surtout pour une pièce qui, comme celle-ci, n’est pas admirablement ficelée. Quant au choix de resituer Le Prince travesti dans l’Italie des années 1930, le metteur en scène n’en dit mot dans sa note d’intentions et on en vient à se demander si la justification de ce parallèle historique ne tient pas à sa seule envie de faire chanter ses comédiens dans la langue de Pétrarque, avec un brio incontestable.

Passées toutes ses réserves, il reste beaucoup de bonnes raisons pour vous conseiller ce spectacle qui reste de grande qualité : de beaux costumes, un décor impressionnant et le talent incontestable de sept comédiens admirablement dirigés. Une mention spéciale doit être accordée à Thomas Condemine en Arlequin. Un rôle difficile à incarner dans ces pièces écrites par Marivaux pour les comédiens italiens de l’Hôtel de Bourgogne et dans lesquelles Arlequin est la seule survivance de la commedia dell’arte, s’ébattant au milieu de personnages policés. Pour Antoine Vitez, « comme une pyramide reposant sur sa pointe, toute cette comédie repose sur le personnage qui de tous est le plus humilié, dépendant, et de tous comprend le plus de chose : Lisette, la petite prostituée commise par Frédéric à débaucher Arlequin ». Bien que Lisette soit incarnée par une Johanna Bonnet assez irrésistible, c’est bien Arlequin qui semble ici occuper la pointe de la pyramide, un Arlequin-Condemine qui ravit les spectateurs à chacune de ses entrées et de ses sorties. Au point de devenir non seulement le pivot mais aussi le héros d’une pièce que beaucoup jugent subtile et sérieuse alors qu’on peut aussi y voir une pantalonnade plutôt bien écrite. Une pantalonnade que l’on pourrait alors imaginer davantage dans la France de Labiche que dans l’Italie de Pirandello. Mais cela reste à voir. Et à prouver.

Ayant tellement été ébloui l’année dernière par son Cid, j’avoue que cette nouvelle création d’Yves Beausnesne m’a beaucoup moins enchanté. Que faire alors si ce n’est attendre impatiemment son Ruy Blas et suivre le conseil de Marivaux : « Je n’ai point appris à moins dire que j’aime, j’ai seulement appris à le dire un peu moins ».

Au théâtre 71 de Malakoff

Du 23 janvier au 1er février.

Texte de Marivaux et mise en scène d’Yves Beaunesne.

Avec Nicolas Avinée, Johanna BonnetThomas CondemineJean-Claude DrouotElsa GuedjPierre Ostoya-MagninMarine Sylf et Valentin Lambert.

 

utamaro

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