LE CID DE CORNEILLE AU THÉÂTRE DES QUARTIERS D’IVRY

« L’histoire est connue : Rodrigue et Chimène sont amoureux. Mais le bonheur est fugace, seul le malheur traîne. Les deux pères se disputent et Rodrigue tue celui de Chimène pour venger l’honneur du sien. La belle réclame au Roi la tête de son amoureux. Rodrigue transgresse l’ordre militaire et revient couvert de gloire, nanti du titre de Cid ». Ce résumé du metteur en scène Yves Beaunesne est des plus clairs, à l’image de son spectacle lumineux. Plus clair peut-être que certains passages de sa « note d’intentions [sic] », profuse et quelque peu éparse, qui nous parle du « placenta de Corneille », du « pauvre petit bout de ciment de Cid n’ayant jamais rencontré la mosaïque de Chimène » ou nous rappelle encore, en évoquant « les contraintes de l’âge baroque » et le « corset » de l’alexandrin, que « quand on dort avec un chat, on attrape ses puces ». On le comprend davantage lorsqu’il nous parle du « chant profond des Espagnes que crie l’alexandrin, son désir d’impossible, et je plains quiconque ne l’entend pas ». Je plains, pour ma part, toutes celles et ceux qui n’auront pas la chance de voir cette version admirable du chef-d’œuvre de Corneille.

Que le public ne s’effraye donc pas à la lecture de ces intentions pouvant paraître trop intellectuelles : si rien n’est plus réfléchi que la mise en scène d’Yves Beaunesne, son principal mérite est de nous rendre ce texte de 1636 incroyablement accessible. Combien de passages du Cid sont devenus des adages ? Tout le monde les connaît pour les avoir appris ou entendus. Eh bien ici ces passages-là passent comme les autres. On a bien sûr le temps et l’éventuel plaisir de les reconnaître, mais les comédiens les disent avec une rapidité parfois surprenante et nécessairement voulue. Des comédiens qui comprennent parfaitement ce qu’ils disent (ce n’est malheureusement pas toujours le cas dans ce type de répertoire) et qui, par des moyens divers, soulignent certains mots à l’intérieur du vers, uniquement pour ce qu’il signifie ; des comédiens qui savent que l’alexandrin français se joue et ne se chante pas, si bien que l’on peut jouir à l’extrême de la poésie cornélienne et de sa subtile intemporalité : « Le trop de confiance attire le danger » est une affirmation du roi de Castille que certains contemporains feraient peut-être bien de méditer…

Cette qualité de diction serait-elle due au fait que tous les comédiens ont aussi des talents de chanteur ? Car cette version du Cid est scandée de courts intermèdes vocaux d’une beauté transcendante, créant une atmosphère de religiosité légitime dans le contexte de la Reconquista espagnole. Une religiosité assez sobre pour ne pas être militante, ce qui est bienvenu de la part d’un metteur en scène qui n’a jamais caché la ferveur de sa foi catholique. Ces intermèdes s’intègrent parfaitement dans un décor et des costumes historiques (et non d’époque puisqu’ils évoquent moins le XIe siècle que le Siècle d’or). Le choix peut paraître osé par les temps théâtraux qui courent, mais le metteur en scène l’assume : « la modernité du théâtre français passe par des retrouvailles avec son passé ». Le seul anachronisme décelable est pardonnable : ce sont les charentaises et les collants roses portés par le roi, un roi tiré vers le burlesque par un Julien Roy de haut vol, mais n’oublions pas que Corneille a qualifié sa pièce de « tragi-comédie ». Dès lors, la dimension politique de celle-ci (magistralement mis en exergue par Paul Bénichou dans ses Morales du grand siècle) perd quasiment toute résonance : lorsque le roi se désespère de ce fléau du duel qui décime sa noblesse et dont la répression fut un enjeu majeur du règne de Louis XIII, on n’y croit pas du tout. De même que la cinglante réplique « Mais songez que les rois veulent être absolus » passe presque inaperçue. Mais est-ce vraiment cela qui nous intéresse aujourd’hui dans Le Cid ?

Au sortir du spectacle, je me suis demandé comment l’écoute avait pu, durant 2h15, être aussi bonne dans une salle composée d’au moins un tiers d’adolescents. N’est-ce pas parce qu’au final Le Cid est avant tout une histoire d’amours ? Amour d’un fils et d’une fille envers leur père respectif ; un amour qui conduit « ces deux amants, que tout devrait séparer à jamais à se revoir, à se parler malgré tout », comme le souligne Beaunesne. Sans oublier l’amour frustré de l’infante pour Rodrigue : « Ni d’éteindre l’amour ni d’accepter l’amant ? ». Tout est dit en un vers et si l’infante est ici particulièrement mise en lumière, ça n’est pas uniquement grâce à la prestation éblouissante de Zoé Schellenberg. L’histoire devient ainsi un trio et non plus un duo amoureux (on me pardonnera d’imiter Chimène en écartant, un peu trop facilement, son aspirant Don Sanche, dont le rôle est pourtant défendu par Antoine Laudet avec panache) ? Une histoire dont il y aurait une leçon capitale à tirer : pour qui ne sait pas apprivoiser son orgueil, il n’y a pas d’épanouissement possible en amour. Et n’est-ce pas par cela que les adolescents se sentent piqués au vif ? Une leçon de morale qui n’a rien d’erroné sur le plan historique et littéraire puisque  « l’enthousiasme cornélien baigne tout entier dans l’atmosphère de l’orgueil, de la gloire, de la générosité et du romanesque aristocratique » (Bénichou). On peut comprendre aussi que la jeunesse continue de se reconnaître dans l’entêtement de Chimène à demander la tête de Rodrigue, un entêtement qui la rapproche d’une Salomé « en mode » Oscar Wilde ou d’une Antigone « en mode » Anouilh. Rappelons enfin que Le Cid est autant une question d’amour et d’honneur qu’un conflit générationnel, dont la tension jalonne tout ce spectacle grâce à dix comédiens ayant tous l’âge de leur rôle et la maîtrise parfaite de leur art.

On se rappelle de l’engueulade entre Gainsbourg et Guy Béart, durant laquelle Gainsbourg opposa la poésie comme art majeur à l’art mineur de ses chansons, tout en concédant avoir réussi, dans certaines, à « frôler Rimbaud ». Avec son Cid, Yves Beaunesne a frôlé Jean Vilar et je suis prêt à défier en duel quiconque osera soutenir que cette version n’est pas l’une des plus belles jamais créées !

AU THÉÂTRE DES QUARTIERS D’IVRY

Mise en scène YVES BEAUNESNE

Du 4 au 14 avril 2018

Avec Eric Challier, Thomas Condemine, Jean-Claude Drouot, Eva Hernandez, Antoine Laudet, Fabienne Lucchetti, Maximin Marchand, Julien Roy, Marine Sylf, Zoé Schellenberg.

Crédits photos Michel Amat et  Guy Delahaye

utamaro

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