FAUST DE GOETHE AU VIEUX-COLOMBIER

Repousser une première de quatre jours est une chose qui arrive, mais rarement à la Comédie Française. Compte tenu des multiples artifices utilisés pour monter le Faust de Goethe dans sa version définitive (le spectacle dure presque trois heures), on peut comprendre qu’il ait fallu à la troupe menée par Valentine Losseau et Raphaël Navarro (deux spécialistes de magie) un peu plus de temps que prévu… On en sort presque gêné qu’une telle débauche de moyens soit employée dans l’ancienne antre de Jacques Copeau, qui fonda jadis le Vieux-Colombier en prônant un théâtre du dépouillement, affirmant notamment : « la tendance moderne en matière de décoration théâtrale l’incline vers une simplification artistique, aussi bien dans le métier pictural que dans le choix des éléments dont se compose un décor ». Il n’est pas certain que l’auteur de cette phrase ait pleinement goûté la scénographie monumentale et parfois un peu étouffante d’Éric Ruff et Vincent Würhrich…

Mais faut-il bouder notre plaisir ? Imaginez un spectacle avec des petits diables en marionnettes portant on ne sait comment des caisses aux ordres de la sorcière dont Faust accepte finalement de boire l’élixir de jouvence. Imaginez des tours de magie comme on en voit chez Patrick Sébastien lorsqu’on n’a pas la chance ou l’envie d’aller au théâtre le samedi soir ; des jeux d’ombre chinoise comme on en voyait à la Belle époque au cabaret du Chat noir. Ou bien encore deux boules de lumière courant sur le plafond de la salle et suivies par leur voix de feu follet. Sans oublier des jeux d’hologramme étourdissants capables de faire pâlir d’envie Jean-Luc Mélenchon…

Bref un spectacle d’art total comme l’avait demandé et théorisé Wagner. Goethe, lui, estimait au contraire que « l’une des caractéristiques les plus marquantes de la décadence de l’art réside dans le mélange de ses différents genres ». Mais Goethe, à l’instar de Faust, fut un génie contradictoire, qui défendit l’esthétique néoclassique tout en écrivant les premiers chefs-d’œuvre du romantisme.

Faut-il vous raconter l’histoire de Faust ce savant assez brillant pour avoir sauvé des vies et assez obscur pour avoir l’envie de défier Dieu en mettant fin à la sienne ? Faust est sauvé du suicide, et par là même condamné, par Méphistophélès, qui lui propose de mettre à sa disposition tous ses pouvoirs magiques et diaboliques en échange de son âme. Le duo infernal part dans une quête initiatique, au cours de laquelle Faust finira par débaucher la jeune et pure Marguerite (incarnée tout bonnement de façon admirable par Anna Cervinka), en lui faisant un enfant qu’elle laissera mourir.

Si Laurent Natrella est un Faust presque irréprochable, on serait tenté de rappeler à Christian Hecq que Méphisto n’est pas un personnage de Molière ou de Feydeau, et que son don pour la mimique ne sert pas toujours au mieux son obscur personnage. De lui demander en somme de « dépouiller son jeu » comme le conseillerait un entraîneur de football à un joueur un peu trop personnel. Mais Hecq étant le joueur le plus capé de l’équipe, on lui pardonne plus facilement ses excès de dribble qui lui font parfois garder un peu trop la balle. Avouons d’ailleurs que cela fait un bien fou de voir sur scène des visages assez peu connus de la troupe. Une troupe qui apparaît au complet et en costume au moment des saluts, par un immense hologramme projeté sur le mur du fond de scène. Était-ce vraiment indispensable ? De même que ce comédien portant le masque d’Eric Ruff, le patron de la Comédie Française, qui entre pour prier les spectateurs de prendre place rapidement, compte tenu de la longueur exceptionnelle du spectacle, et revient à la fin pour lui demander de quitter la salle. Un comédien à qui on aimerait demander combien tout cela a pu coûté.

En scrutant attentivement la salle de 300 places, bondée et surchauffée, du Vieux-Colombier, je me suis aperçu qu’en ce samedi 24 janvier il n’y avait pas un seul visage à la peau jaune, beige ou noire. Et que les rares enfants présents venaient moins d’un quartier populaire que du faubourg Saint-Germain. Ce n’est certes pas la faute de la Comédie Française si la mixité ethnique et sociale est totalement absente au sein de son public du samedi soir. On semble en droit de lui demander néanmoins qu’un spectacle aussi sublime et dispendieux ne soit pas réservé à quelques privilégiés. Si la tournée d’envergure qu’il mérite n’est pas envisagée ou envisageable, sa reprise sur plusieurs années (phénomène rarissime au Vieux-Colombier) paraît, elle, indispensable.

AU THÉÂTRE DU VIEUX-COLOMBIER

Du 24 mars au 6 mai du mardi au samedi à 20h30, le dimanche à 15h 

Adaptation, magie, mise en scène : Valentine LOSSEAU et Raphaël NAVARRO

Avec Véronique VELLA, Laurent NATRELLA, Christian HECQ, Elliot JENICOT, Benjamin LAVERNHE, Anna CERVINKA, Yoann GASIOROWSKI, Marco BATAILLE-TESTU, Thierry DESVIGNES

utamaro

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