LE MONTE-PLATS DE HAROLD PINTER AU LUCERNAIRE

Gus et Ben, deux tueurs à gages attendent dans un sous-sol austère d’un restaurant désaffecté. L’un est assis sur son lit, l’autre sur un tabouret. Tandis que l’un « jacasse » pour s’occuper, l’autre lit pour la énième fois le même journal. L’attente semble longue, ennuyeuse et oppressante… Que font-ils là ? Qu’attendent-ils, armés tous deux d’un pistolet ? Une prochaine victime à tuer ? Un ordre ? On ne sait pas vraiment. On comprend que l’un (Ben) domine l’autre (Gus) par des ordres donnés à la manière d’un chef de gang (aller faire le thé). Ainsi débute cette pièce en un acte d’Harold Pinter, auteur du vingtième siècle, prix Nobel de littérature en 2005. Celle-ci fut jouée pour la première fois en France en 1968 à la comédie de Saint-Etienne dans une mise en scène de Chattie Salaman avec André Marcon (Gus) et Alain Meilland (Ben).

C’est au théâtre noir du Lucernaire qu’Etienne Launay signe cette nouvelle mise en scène du Monte-plats (pas la meilleure pièce à mon goût mais pourtant une des plus jouée de Pinter !). Pour ceux qui ont vu Le jeu de l’amour et du hasard de Marivaux dans la mise en scène de Salomé Villiers, Etienne Launay était Arlequin, rôle pour lequel il a reçu en 2017 le prix d’interprétation du festival d’Anjou. Ici, les quatre comédiens n’ont rien à lui envier. Ils sont tous formidables et ont des « gueules » qui font du bien à voir ! On se croirait dans une scène des Tontons flingueurs de Lautner ou du Prophète de Jacques Audiard.

Leur jeu est juste, précis et à l’unisson. Etienne Launay s’offre ici une belle distribution : Benjamin Kühn, Simon Larvaron, Bob Levasseur, Mathias Minne et sait parfaitement les diriger (tous sont issus du même conservatoire du onzième arrondissement de Paris). Ils jouent une partition claire mêlant avec subtilité l’absurdité, le comique et la tension dramatique. Tous semblent avoir bien compris la direction voulu par le metteur en scène et sur le plateau, il y  règne une belle écoute et une belle complicité. C’est agréable de sentir qu’un travail de réflexion sur le texte et les personnages a été accompli. Ce qui est à saluer dans les temps qui courent où les pièces sont souvent malheureusement montées trop vite !

En ce qui concerne les choix de mise en scène à proprement parler et de mise en espace, je suis beaucoup plus réservée et dubitative. Premièrement, pourquoi cette volonté de dédoubler les personnages et les lieux ?

Quatre comédiens pour deux rôles : Gus et Ben. On se retrouve donc face à une duplication de la pièce : plateau divisé en deux, avec de chaque côté les mêmes accessoires : deux lits, deux couvertures et deux tabourets gris. On ne peut s’empêcher pendant toute la durée de la pièce de se demander ce qui a motivé ce choix ? Tant mieux pour les comédiens qui ont tant besoin de jouer mais on reste circonspect quand à l’intérêt de cet artifice et on aimerait trouver des explications dans la note d’intention de l’auteur qui malheureusement est bien trop courte (un classique au Lucernaire !). Car ici on aimerait comprendre. Pourquoi ce choix ? J’en resterais sur mon intuition qui est celle de penser que le jeune metteur en scène a voulu dynamiser le texte. Si tel était le cas, il est vrai que cela donne du relief et du mouvement à la pièce qui en manque cruellement.

L’autre petit bémol concerne le troisième personnage clé de la pièce qui est le monte-plats. Si celui-ci est joliment scénographié avec les comédiens en ombres chinoises, on peut regretter qu’il ne soit pas plus au centre de l’action en le plaçant justement au centre du plateau. Il apparaît un peu fade et perd surtout de son intensité dramatique en étant en arrière plan (on peut comprendre cependant que le metteur en scène ait dû s’adapter au lieu).

Un Pinter donc très honorable qui mérite d’être vu si on ne connaît pas la pièce. Pour ceux qui ne connaissent pas l’auteur, je déconseillerais pourtant de commencer par celle-ci et d’aller voir plutôt (si la pièce se rejoue, peut être en tournée ?) Trahisons. Sans doute une de ses meilleures pièces et qui fut admirablement bien jouée et mise en scène par Christophe Gand ici même au Lucernaire. A éviter : la piètre mise en scène de La Collection du même auteur de Thierry Harcourt au Théâtre de Paris. Salle Réjane.

Au Lucernaire

Le Monte-Plats de Harold Pinter 

Mise en scène  Etienne Launay

Avec Benjamin Kühn, Simon Larvaron, Bob Levasseur, Mathias Minne

Du 28 mars au 20 mai du mardi au samedi à 18h30 et le dimanche à 15h   

 

 

Sarah Nô

Sarah Nô

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