MILLE FRANCS DE RÉCOMPENSE DE VICTOR HUGO AU THÉÂTRE DE L’AQUARIUM

Lorsque Glapieu, l’un des plus attachants personnages de l’univers hugolien, descend les marches de la salle de l’Aquarium pour entamer son monologue, on est pris d’un petit frisson à l’idée qu’on pourrait bien vivre un sublime moment de théâtre. Il faut dire que Maxime Atmani a l’étoffe de ce grand rôle : une diction et une gestuelle irréprochables et les subtilités de rythme et d’intonation indispensables à ces saillies socio-philosophiques si chères au père Hugo : « À peine a-t-on résolu ce problème, entrer, qu’il faut résoudre celui-ci, sortir. Voilà la vie » (la formule est d’autant plus percutante qu’elle est émise par un voleur à la sauvette devenu perceur de coffres-forts…) ; « la première sottise, fil à la patte qui ne se casse jamais. Ô qui que vous soyez, qui ne voulez pas faire la deuxième sottise, ne faites pas la première » (phrase dite à la manière d’un jeune prodige du stand-up et vous comprendrez pourquoi le frisson devient de plus en plus intense…). On se dit alors que le metteur en scène Kheireddine Lardjam a voulu transposer les bas-fonds du Paris des années 1820 dans la banlieue des années 1990 ou 2000 ; qu’il a rêvé d’un « Mille francs de récompense arabe » comme Jean-Claude Fall avait rêvé d’un « Tête d’Or africain » dans cette version inoubliable montée à Bamako puis au Théâtre de la Tempête en 2015. Le parti pris aurait sans doute ravi l’auteur des Orientales.

Dans le texte original, la pièce commence par le monologue de Cyprienne, la petite-fille d’un musicien ruiné dont les créanciers veulent faire saisir les biens. Poursuivi par la police et voulant entrer chez Cyprienne pour s’enfuir par les toits, Glapieu s’émeut au récit de cette histoire. L’arrivée du répugnant Rousseline, qui vient négocier la main de la jeune Cyprienne contre l’effacement des dettes du grand-père, décide Glapieu à servir incognito la cause de cette famille. Kheireddine Lardjam a choisi d’inverser les deux premiers monologues de cette scène d’exposition pour souligner la place charnière de Glapieu, « ce personnage qui est au-dessus de tout, qui est omniscient, omniprésent et met le spectateur dans sa poche ». L’analyse est judicieuse. Malheureusement on s’aperçoit bien vite que c’est le seul choix pertinent de sa mise en scène. Lorsqu’on l’interroge sur le risque que son « projet soit considéré comme communautaire » par le « choix d’acteurs français d’origine maghrébine » (ce qui n’est vrai que pour la moitié de la distribution), il répond non sans humour : « C’est pas de ma faute si les meilleurs acteurs que je connais sont arabes ». On veut bien le croire mais alors de grâce pourquoi avoir exploité leur talent aussi mal ?

A l’image d’un choix de costumes très disparate (Cyprienne est en gamine gothique des années 2000 et sa mère en costume seventies avec une perruque digne des Jackson Five), chaque acteur semble jouer sa propre partition, sans avoir l’air de bien comprendre les diverses subtilités du texte. Un texte écrit en 1866, soit quatre ans seulement après la publication des Misérables, mais amputé ici d’un bon tiers, sans que cela ne soit précisé ni sur l’affiche ni sur le programme. La scène finale du jugement (préfiguration fascinante de plusieurs moments clefs du théâtre brechtien) est notamment expédiée en quelques minutes et perd ainsi toute consistance. Sans compter certains passages complètement inaudibles, comme les entrées de l’huissier venant vendre les biens du grand-père et joué par un guitariste presque aphone.

Lorsqu’il affirme que la pièce « porte sur la question du système bancaire qui crée automatiquement une lutte de classes », on se demande si Kheireddine Lardjam n’a pas confondu Mille francs de récompense avec Le Faiseur de Balzac. Mais le plus grave est d’y voir une « franche comédie à rebondissements multiples, écrite par un Hugo en verve [il aurait apprécié l’hommage…] ». La mésinterprétation est totale puisque Mille francs de récompense ne doit rien au vaudeville. En intitulant sa pièce « drame », Hugo rappelle à ce qui veulent non pas bien le lire mais le lire bien (et combien sont-ils aujourd’hui à le considérer à tort comme un auteur facile) qu’il s’est livré à une subtile relecture du genre théâtral le plus en vogue à l’époque romantique : le mélodrame. Un genre marqué par des personnages types comme le méchant hypocrite, le justicier désintéressé, le vieillard malade ou la jeune fille innocente, tous repris ici par Hugo. L’erreur est tout aussi grave de considérer la pièce comme un manifeste de « modernité » faisant « une rupture avec le Romantisme ». C’est oublier que ce dernier fut constamment tiraillé entre son intérêt pour le présent et sa passion pour le passé : Hugo est aussi bien l’auteur des Misérables que de Notre-Dame de Paris, de même que Delacroix a peint le 28 Juillet 1830 et L’Entrée des Croisés à Constantinople.

Dans la préface de Cromwell, Hugo caractérise le drame comme « la combinaison toute naturelle de deux types, le sublime et le grotesque ». Kheireddine Lardjam n’a voulu retenir que le grotesque. à la fin du premier acte apparaît Edgar Marc, amoureux de Cyprienne et employé du baron de Puencarral, le créancier de son grand-père. Pour éviter qu’on ne saisisse les biens de la famille, Edgar donne à l’huissier les 4000 francs confiés par son patron (qui offrira ensuite « 1000 francs de récompense » à qui les lui retrouve). Avant ce geste charitable, il avoue à sa bien-aimée : « Oh ! mon cœur déborde ». Sur cette réplique, étienne Durot, qui incarne le jeune Edgar de manière beaucoup trop enfantine, se retourne pour baisser son pantalon et montrer son caleçon. On tombe alors dans le grossier, non plus dans le grotesque, et le petit frisson inaugural se transforme en désappointement profond. Le plus décevant dans tout cela est qu’au lieu de sortir du théâtre de l’Aquarium en étant révolté par l’injustice sociale, les jeunes gens en sortent avec l’idée que le dramaturge Hugo était un sacré farceur. D’autres en sortiront révoltés qu’un metteur en scène utilise cet immense auteur non pas pour en faire du théâtre populaire, mais une caricature mesquine.

Jusqu’au 8 avril au théâtre de l’Aquarium.

Mise en scène Kheireddine Lardjam

Avec Maxime Atmani, Azeddine Benamara, Romaric Bourgeois, Linda Chaïb, Samuel Churin, Étienne Durot, Aïda Hamri, Cédric Veschambre.

utamaro

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